Claire Denis, réalisatrice : « Je suis d’une génération où les femmes devaient se débrouiller seules »

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Née en 1946, la réalisatrice Claire Denis a une trentaine de films à son actif et collabore régulièrement avec des écrivains, dont Marie NDiaye et Christine Angot. A ses débuts, elle a été l’assistante de Jacques Rivette, de Wim Wenders ou de Jim Jarmusch, avant de réaliser son premier film, Chocolat, en 1988, une évocation de son enfance au crépuscule de l’Afrique coloniale. Elle est alors l’une des rares femmes réalisatrices en France. En 2022, deux de ses films, Avec amour et acharnement et Des étoiles à midi, ont remporté respectivement l’Ours d’argent à Berlin et le Grand Prix du Festival de Cannes.

Je ne serais pas arrivée là si…

… si je n’avais pas grandi en Afrique, notamment au Cameroun, dans une maison sans eau courante, ni électricité. Avant la naissance de mes deux sœurs jumelles, puis d’un petit frère, j’ai vécu sept ans seule avec mes parents, ce qui était à la fois effrayant et gratifiant. J’avais l’impression que je n’appartenais qu’à eux et à ces paysages, dans un pays où être blanc était une étrangeté. Nous vivions des choses fortes, découvrions d’autres cultures, une chance infinie. Quand je revenais en France l’été, je croyais que les autres enfants étaient malheureux, je les plaignais. Moi, j’avais une vie. Je me souviens des couleurs, des fleurs et des fruits, de l’odeur de la terre pendant la saison des pluies… Des sensations qui marquent le corps pour toujours et ont constitué la femme que je suis.

Pourquoi vos parents sont-ils partis en Afrique ?

Mon père était administrateur des colonies, en poste dans plusieurs pays. Mais, au-delà de ça, je crois que ma mère et lui ne voulaient pas reproduire la vie de leurs parents. Mes deux grands-pères étaient revenus amochés de la guerre de 14-18. Le père de ma mère, un peintre brésilien arrivé en France pour faire les Beaux-Arts, avait été gazé. Il est tombé amoureux d’une infirmière dans le sanatorium où il se soignait.

Ma grand-mère est morte peu de temps après la naissance de ma mère. Pour mon grand-père, il était impensable de refaire sa vie. Ma mère et lui ont vécu comme un couple, fusionnels. Plus tard, il lui écrivait tous les jours sur du papier fin. Il était excentrique, charmant, vivait dans une cité HLM au Plessis-Robinson. Il me faisait rêver. Installée à Fontenay-aux-Roses, la famille de mon père était plus bourgeoise. Après la guerre, mon grand-père est parti à Bangkok, où mon père est né, cultivant déjà l’idée du lointain. Il ne travaillait pas, buvait beaucoup. Petite, je pressentais que boire autant, cela signifiait vouloir en finir avec la vie.

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