« Cher Connard » de Virginie Despentes est loin d’être un simple roman sur #MeToo

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DOMINIQUE FAGET / AFP French author Virginie Despentes speaks to the press upon her arrival at the Drouant restaurant in Paris ahead of the announcement of the winner of the France’s literary prize, the Prix Goncourt, on November 4, 2019. (Photo by DOMINIQUE FAGET / AFP)

DOMINIQUE FAGET / AFP

Virginie Despentes, ici au mois de novembre 2019, à Paris.

LITTÉRATURE – C’est l’événement de cette rentrée littéraire. Ce mercredi 17 août, l’autrice à succès Virginie Despentes revient en librairie, cinq ans après la publication du dernier tome de Vernon Subutex, avec un nouveau roman au titre on ne peut plus mordant, Cher connard, publié aux éditions Grasset.

Son histoire, c’est celle d’un homme et d’une femme, deux stars en déclin. Le premier s’appelle Oscar Jayack. Écrivain à succès, il est accusé d’avoir harcelé sexuellement son ancienne attachée de presse, devenue une blogueuse féministe ultra-suivie. L’opinion publique est contre lui. La seconde, Rebecca Latté, est actrice. Depuis qu’elle a passé la cinquantaine, les contrats ne frappent plus à sa porte.

Leur rencontre ne se fera jamais. C’est par écrit – des lettres interposées – qu’ils échangeront. Tout démarre (mal) le jour où Oscar écrit un commentaire scandaleux sur le physique de Rebecca, qu’il a croisée dans Paris. Ni une ni deux, celle-ci lui répond par mail. « Cher connard, j’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule », commence-t-elle.

Le récit aurait pu s’arrêter là. Oscar aurait pu se taire, se faire petit. Mais non, il riposte. « C’était virulent », rétorque ce dernier. Oscar lui explique qu’il la connaît. Ils ont grandi ensemble. Sa sœur avait le béguin pour elle. Rebecca n’en a pas grand-chose à faire. Il continue. Il sent qu’il peut se confier. Il lui raconte ce qu’il traverse, son sentiment de solitude depuis qu’il « s’est fait metooïser ».

À propos de #MeToo

#MeToo, le décor est planté. « C’est vrai que dans l’édition, on est à la traîne de côté là », souffle l’actrice dans une de ses lettres. Lui, a honte. Pas de ce qu’il a fait (il ne comprend pas), mais parce qu’il pense s’être pris une veste, « parce que je lui ai dit que j’étais fou amoureux et qu’elle n’a rien voulu entendre ».

Sur son blog, celle qui l’accuse, une certaine Zoé Katana, se dit appartenir « à l’armée des filles maltraitées qui sortent du silence ». Elle ne veut plus se taire. « Vous pouvez me retrouver, me menacer, m’insulter. Ça ne changera rien. Nous soulevons la chape de plomb. La honte doit changer de côté », lance-t-elle.

Rebecca, elle, se moque bien de la complainte d’Oscar. Elle ne « sacralise pas la parole de la victime, dit-elle. Évidemment, parfois les femmes mentent. […] Mais le pourcentage d’affabulatrices reste infime, parmi les victimes, tandis que le pourcentage de violeurs parmi la population masculine devrait vous alerter sur le délabrement de vos sexualités. »

Les mots employés par nos deux héroïnes font écho aux discours féministes actuels. Ceux d’Oscar, à la résistance masculine parfois entendue au sujet de #MeToo. Ici, Virginie Despentes ne livre pas un guide de bonne conduite, sur ce qu’il faut penser ou faire. Non, la romancière dresse une fiction, sorte de constat de notre temps enclin à la dualité, au bon et au mauvais, où tout n’est pas noir ou blanc.

Covid-19, confinement et TikTok

RuPaul’s Drag Race, TikTok, Drake… Cher connard est bourré de références à la pop culture de notre temps. Nous sommes délibérément au tournant des années 2020. Comme dans une saison de Plus Belle La Vie, le roman intègre des moments marquants de l’actualité française.

Il y est question des débuts de la pandémie de Covid-19, quand Rebecca revient d’un séjour à Barcelone écourté les bras chargés de gel hydroalcoolique « parce qu’à Paris il paraît qu’on n’en trouve pas et en l’espace d’une semaine, j’ai l’impression que les gens ne pensent plus qu’à ça ». Mais aussi du déconfinement, lorsqu’elle observe avec méfiance un groupe de jeunes dehors, « l’un porte le masque, un autre l’a descendu sur le cou, les deux autres n’en portent pas ».

Ces impressions nous parlent, elles nous ancrent dans la réalité pour mieux nous raconter les maux de notre société sexiste. « On supporte très bien l’idée que les femmes soient tuées par les hommes, au seul motif qu’elles sont des femmes », souffle Rebecca, en écho aux féminicides. Quant à la maternité et aux mères, « je remarque surtout qu’on a toujours quelque chose à redire sur leur façon de s’occuper des petits, ajoute-t-elle. […] Supercherie. Les mères, elles font ce qu’elles peuvent. »

Une société qui déraille

L’ancienne star de cinéma dénonce l’âgisme de son industrie. « Tu veux savoir ce que c’est, de se faire annuler ? Parle avec une actrice de mon âge. […] Pour la plupart d’entre nous, ce purgatoire commence à la trentaine. Et je ne connais pas de comédien solidaire », remarque-t-elle, ce qui n’est pas sans rappeler le fait qu’en France seuls 8 % des rôles ont été attribués à des femmes de plus de 50 ans, en 2019.

Régimes, standards de beauté, « male gaze »… Tout y passe, quand Oscar, lui, évoque à son tour ses insécurités vis-à-vis des codes de la masculinité. « Je suis gringalet. Je ne suis pas mince. Je ne suis pas un mec élégant, une liane, un type un peu fin. Je suis maigre », regrette-t-il. Son propos n’est pas moqué. Son interlocutrice le prend au sérieux.

C’est révélateur de l’évolution des échanges entre nos deux personnages qui, au fil du récit, apprennent à s’écouter. Même s’ils ne mâchent pas leurs mots, ils avancent, se confient l’un à l’autre sur leurs doutes, leurs peurs. Ils se conseillent, notamment sur leur consommation de drogues. Dans une société qui déraille, leur amitié naissante les apaise. Le « Cher connard » des débuts en deviendrait presque attachant. Comme un préambule ironique au début d’un guide pour survivre à 2022.

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