« Aux portes de l’Europe. Histoire de l’Ukraine » : Serhii Plokhy part en quête de l’Ukraine réelle

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« Aux portes de l’Europe. Histoire de l’Ukraine » (The Gates of Europe. A History of Ukraine), de Serhii Plokhy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Dalarun, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 550 p., 32 €, numérique 23 €.

Le mois de janvier 1954 marqua, en Union soviétique, une étape importante de ce que le régime nommait, selon sa règle constante d’inversion du réel, la « fraternité » entre Moscou et l’Ukraine, après des décennies de massacres, de famine et d’oppression. L’historien ukraino-américain Serhii Plokhy, dans son histoire de l’Ukraine, Aux portes de l’Europe, rappelle qu’on fêtait alors le tricentenaire du traité de Pereïaslav qui, le 8 janvier 1654, avait placé les territoires cosaques sous la protection du tsar moscovite – une « réunification de l’Ukraine avec la Russie », selon leurs termes, que les autorités soviétiques célébrèrent en grande pompe, en un temps où ce processus était censé trouver son apogée dans la marche unanime des peuples de l’Union vers le communisme.

Une hiérarchie anachronique

Le communisme n’est pas advenu. En 1991, l’Union soviétique s’est défaite. Au demeurant, ni la Russie ni l’Ukraine n’existaient sous ces noms en 1654 : le traité avait été signé par la Moscovie et l’Hetmanat cosaque. Quant au préfixe « ré » et à l’idée d’une unité antérieure, ils réactivaient un vieux mythe selon lequel la Rus’de Kiev, l’entité qui, du IXe au XIIIe siècle, regroupa des territoires à cheval sur la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie actuelles, avait été d’emblée une réalité russe, entraînant une hiérarchie anachronique entre des peuples qui n’existaient pas encore comme tels.

Pourtant, ces fictions historiques ­continuent d’être opérantes dans l’URSS spectrale que tend à devenir la Russie de Poutine, au point de structurer la propagande russe, de l’annexion de la Crimée et de l’intervention dans le Donbass, en 2014, à l’invasion déclenchée le 24 février. Or, si tout rapprochement entre l’Ukraine et la Russie est perçu comme une « réunification », toute manifestation d’indépendance de l’Ukraine devient une atteinte illégitime à une unité fondamentale, laquelle, dans ce dispositif fantasmatique, se noue autour de l’identité russe. De sorte que l’indépendance ukrainienne représente, aux yeux de Poutine et des siens, une agression contre l’essence même de la Russie, qui s’estime dès lors justifiée à déchaîner par contrecoup une violence sans limite.

Vision panoramique

Face à cet entrelacs de pièges mémoriels, Aux portes de l’Europe, qui les met au jour avec une précision lumineuse, se révèle indispensable à deux autres titres au moins. Détenteur de la chaire d’histoire de l’Ukraine à l’université Harvard (Massachusetts), où il dirige l’Institut de recherches ukrainiennes, Serhii Plokhy a une vision panoramique de l’historiographie qui lui permet de fonder sa synthèse sur les connaissances les mieux établies à ce jour. De la Rus’de Kiev aux événements de 2014, en passant par l’ère cosaque, la domination de l’Empire russe, l’Ukraine indépendante de 1918 et sa destruction par les bolcheviques, puis l’intégration forcée à l’URSS en 1922, la grande famine de 1932-1933 ou la place de l’Ukraine dans la seconde guerre mondiale – marquée par le paroxysme de la violence civile envers les Juifs, l’engagement de quelque 250 000 Ukrainiens auprès des nazis et celui de sept millions d’autres dans l’Armée rouge –, il dresse le tableau factuel d’une réalité historique complexe, qui, étudiée d’aussi près, se dérobe à toute approche schématique. Et, si le livre, publié pour la première fois aux Etats-Unis en 2015, puis complété en 2021, n’aborde pas la phase actuelle de la guerre, il fournit les outils les plus sûrs pour déconstruire les fictions que celle-ci ne cesse d’intensifier.

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