« Au vent mauvais » : Kaouther Adimi, l’ombre et l’image

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« Au vent mauvais », de Kaouther Adimi, Seuil, « Fiction & Cie », 272 p., 19 €.

En septembre 1972, un « vent mauvais » venu du Sahara recouvre Alger d’une poussière rouge. Tandis que les adultes craignent qu’il ne transporte des traces des essais nucléaires français, le sable sert de toile aux enfants qui dessinent des soleils sur les pare-brise des voitures. Ainsi délicatement amené, l’incipit est balayé par une scène montrant Saïd B., l’auteur du « plus grand roman ­algérien », démarrer une rencontre en librairie. Saïd B. résume l’intrigue de son livre : la trajectoire de personnages issus d’un même village, El Zahra, pris dans les tourments de l’Algérie contemporaine. Une volée de paragraphes plus loin, nous voyons les protagonistes du roman de Saïd B., Tarek et Leïla, fuir Alger en catastrophe, après avoir compris qu’ils figuraient dans l’ouvrage. Ils se sentent dépossédés par Saïd, leurs vies détruites. La narratrice prend alors la main sur l’auteur du « plus grand roman algérien », et raconte ce qu’ont été Tarek et Leïla.

Le luxe d’une villa romaine

Au vent mauvais raconte un siècle et trois guerres – la seconde guerre mondiale, la guerre d’indépendance de l’Algérie et le début de la guerre civile (1991-2002) – en moins de trois cents pages. Les phrases courtes de Kaouther Adimi dépeignent des caractères, plantent et déplantent les décors prestement. On n’y verrait rien. Avant de s’étonner que chaque scène trouve un écho plus loin ou avec l’ensemble de l’œuvre de l’autrice née à Alger en 1986 (notamment Des pierres dans ma poche et Nos richesses, Seuil, 2016 et 2017). Si la question du pouvoir que s’arroge un écrivain de raconter la vie des autres constitue le moteur de son roman – « C’est donc ça ce qu’on appelle la littérature ? C’est ce que font les grands hommes ? Prendre les vies des petites personnes comme nous, pour les mettre dans des livres ? Et nous ? On devient quoi, nous ? », s’écrie Leïla –, l’autrice se garde bien de trancher. L’ambivalence l’occupe entièrement. Cela commence dès le titre du premier chapitre, « L’écrivain », qui peut se référer autant à Saïd B. qu’à la mystérieuse narratrice qui tombe le masque à la dernière page. Entre ses mains, elle tient un cliché de la rencontre en librairie. En plus de Saïd B., on y voit la photo de Leïla sur la couverture du roman et l’ombre « un peu floue » de Tarek, venu assister à la rencontre avant de décamper sans un mot.

Donner une voix à cette ombre et à cette image, tel est l’objet du roman de Kaouther Adimi, découpé en deux parties, « Tarek » et « Leïla ». Le premier a grandi en tant que frère de lait de Saïd. Il est son extrême opposé : taiseux, basané, destiné à devenir berger, quand l’autre est un « maître » de la langue arabe au teint clair, un futur explorateur du monde envoyé étudier en Tunisie. Entre eux, il y a Leïla. Elle était l’amie intrépide, avant d’être mariée trop jeune à un homme très vieux, dont elle a le courage de divorcer au risque d’être rejetée de tous sauf de Safia, l’ancienne et la mémoire du village. En 1941, Tarek et Saïd sont enrôlés ; la belle Leïla, que ­Tarek rêvait comme l’incarnation de « l’Algérie de demain », reste.

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