« Argonne », de Stéphane Emond : sur le chemin des morts

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« Argonne », de Stéphane Emond, La Table ronde, « Vermillon », 128 p., 16 €, numérique 12 €.

« Monsieur, cela fait plus de cinquante ans qu’on vous attend. » La dame un peu âgée a tiré une chaise pour son visiteur. Ce qu’ils ont à se dire ne fait guère de phrases. Tout tient en bien peu de mots. En juin 1940, elle était une gamine, 3 ou 4 ans peut-être, effrayée par la guerre qui avait envahi le ciel si rapidement. Mais elle a gardé, ineffaçable, le souvenir de ce qui s’est passé. Son père était le maire d’un village de l’Aube. Dans l’après-midi du 15, la localité voisine, à moins de trois kilomètres, est entièrement détruite par les chasseurs bombardiers allemands. Sur le retour, les avions mitraillent la colonne de réfugiés engagés sur la route. Une dizaine de morts. Parmi eux une jeune femme, son bébé de moins d’un mois dans les bras. L’enfant n’a miraculeusement pas été touché. On se résout à laisser le corps aux bons soins du maire qui se chargera de le faire inhumer dans le cimetière communal. Et la petite troupe, hébétée, endeuillée, silencieuse, trois orphelins, leurs grands-parents et leur oncle de 15 ans, va continuer l’exode sans but.

Dans son précédent livre, Pastorales de guerre (Le Temps qu’il fait, 2006), recueil de vingt courts textes de mémoire, tendrement douloureux, Stéphane Emond avait déjà, en quelques pages, approché cette histoire. Une histoire de famille, puisque la jeune morte de 1940 est sa grand-mère Marie-Thérèse, la mère de son père, Etienne. Avec Argonne, le récit qu’il donne, qu’il délivre aujourd’hui, il pousse jusqu’au très intime de la filiation, de la parenté, cherchant, retrouvant des attaches, un ferment, une fibre commune. Il trace ici une géographie des siens, y pose ses repères. « Je suis fait de ce monde-là. »

Au rebours du temps

L’Argonne, entre Champagne et Lorraine, est une terre de forêts et d’étangs. Une terre dure, fatiguée aussi parce que bouleversée tout au long des siècles par les conflits, les invasions. C’est le pays d’enfance de Stéphane Emond. Il y a grandi comme tous ceux qui l’ont précédé. Paysans-artisans, éleveurs-menuisiers. S’il s’est écarté de cette longue lignée (il est devenu libraire dans une ville lointaine), il ne s’en est pas pour autant affranchi. Il est toujours de cette souche, de ces racines. Mais il sait bien que ses choix, sa vie l’ont éloigné d’une forme d’immuable, de certains gestes, de rites, de traditions. « Mon père a fabriqué de ses mains dans son atelier le cercueil de son père. (…) Il doit être un des derniers hommes de sa génération – je veux croire qu’il est le dernier – à avoir façonné le cercueil de son père qui avait lui aussi fabriqué celui du sien. Je ne fabriquerai pas le cercueil de mon père. »

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