« Années pop, années choc, 1960-1975 » au Mémorial de Caen, la figuration narrative s’ancre dans le réel

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La moitié supérieure de la toile est couverte de sable. La moitié inférieure est occupée par un corps féminin nu, couché sur le ventre, les marques de bronzage bien visibles. A côté de cette femme est posé un gros sac de cuir noir à fermoir de métal qui luit au soleil. Entre lui et le corps, on reconnaît un paquet de Gitanes bleu et une boîte d’allumettes. Ces éléments suffisent : voici l’été et les vacances à la mer. Le sujet est d’époque : l’œuvre date de 1966, contemporaine des débuts du tourisme de masse.

Elle se nomme La Carte postale et a pour auteur le peintre français Gérard Schlosser (1931-2022). Elle voisine avec deux autres de ses toiles, elles aussi sablées : un couple de sexagénaires grassouillets allongés, vus de près en contre-plongée, les deux corps serrés l’un contre l’autre, sans qu’il y ait le moindre érotisme dans leur promiscuité. Pousse-toi un peu dit le titre de l’une. L’autre constate : On est mieux ici qu’au bureau. Cet ensemble est l’une des surprises de l’exposition « Années pop, années choc, 1960-1975 », au Mémorial de Caen.

Titre accrocheur, mais faux : il ne s’agit pas du pop art au sens new-yorkais et londonien du mot, mais de la figuration narrative française, dont l’apparition, en 1964, est postérieure à celle de la pop et le sens différent, ce que démontre clairement l’exposition. Son principe général est simple : réunir deux collections.

Les œuvres viennent de celle de l’homme d’affaires genevois Jean Claude Gandur, collectionneur boulimique de l’Antiquité au XXe siècle, qui a fait fortune dans l’industrie pétrolière. Elles sont associées à des objets et à des images issus du fonds du Mémorial, musée d’histoire dont la seconde guerre mondiale n’est plus le seul domaine de compétence, car il l’étend désormais à la guerre froide et jusqu’en 1989. Des reportages de la guerre du Vietnam, le « I have a dream », de Martin Luther King, des affiches de Mai 68, des objets ménagers ou une Citroën Méhari suggèrent les événements politiques majeurs, le contexte économique et social, l’ambiance des intérieurs et de la rue.

Génération très agressive

Le parcours procède par thèmes : Vietnam et impérialisme américain, lutte pour les droits civiques, féminisme contre réification du corps féminin, griserie de la consommation, standardisation des modes de vie et Mai 68 sont les principaux chapitres de la description. Mais si celle-ci peut être si complète, c’est en raison de la volonté des artistes de la figuration narrative de l’être. Si la génération des années 1950 s’est tenue le plus souvent à l’écart de l’actualité, préférant ses expériences abstraites, celle qui apparaît après 1960 agit à l’inverse. Elle est internationale, figurative et très agressive. Elle a de bonnes raisons pour cela.

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