Amandine Gay, cinéaste, autrice et militante afroféministe : « A Sciences Po Lyon, en plus d’être la seule Noire de la promo, j’ai vécu un vrai choc culturel »

0
8

A 38 ans, Amandine Gay est sur tous les fronts. Cinéaste, sociologue, militante afroféministe, autrice, elle multiplie les casquettes et les luttes. Après deux documentaires – Ouvrir la voix (2016) et Une histoire à soi (2021) – elle publiait Une poupée en chocolat (La Découverte), fin 2021, récit autobiographique autour de sa quête d’identité en tant que jeune femme née sous X et son « droit d’enfant à avoir le seum pour la vie ».

Aujourd’hui, depuis Montréal où elle s’est installée cet été, elle travaille sur un nouvel essai, un troisième film documentaire, une exposition et même un projet de série télévisée. Pour Le Monde, le temps d’une rencontre virtuelle, elle revient sur le grand chaos de ses 20 ans.

Dans quel milieu avez-vous grandi ?

En milieu rural, dans un petit village de la région lyonnaise, Montanay, où il n’y avait encore que des vaches et des champs. J’allais à l’école à Cailloux-sur-Fontaines. Ma mère était institutrice, mon père cantonnier. Tous les deux sont enfants d’un ouvrier et d’une mère au foyer : ils font partie de la génération qui a bénéficié des « trente glorieuses », ils ont pu profiter d’une vie plus confortable que leurs parents.

On représentait la petite classe moyenne, j’ai appris à faire les courses en regardant les rayons du bas pour trouver les produits les moins chers. Il y avait ce souci de ne pas faire de dépenses excessives ni superflues – mes parents n’allaient pas au théâtre, ma mère ne se maquillait pas, ne portait pas de parfum… mais on avait un jardin et on mangeait bien. En fin de récolte, on allait ramasser les légumes que les agriculteurs n’avaient pas mis sur le marché.

L’une de mes institutrices m’a séparée des autres pendant plusieurs mois, en me mettant au fond de la classe derrière une pile de cartons, avec une lucarne pour que je puisse voir le tableau

C’était aussi la France d’avant la destruction du service public : j’ai fait du sport, de la musique, je n’ai manqué de rien ! Il y avait un côté « débrouille » pour les voyages : on a campé et randonné dans tous les massifs montagneux, on a fait le tour de la Bretagne en caravane pliante… C’était une enfance très riche, finalement.

Quel genre d’élève étiez-vous ? Vous avez eu votre mère comme institutrice ?

Oui, je l’ai eue en CP : je peux vous dire que ça n’a pas été mon année préférée ! Ma mère a toujours défendu l’égalité, en classe je devais l’appeler maîtresse, et il n’y a jamais eu de favoritisme, au contraire [rires]. J’aimais beaucoup la vie sociale de l’école, mais pas sa discipline. Jusqu’à la fin de la primaire, j’étais souvent punie – je bougeais trop, je tombais de ma chaise, je riais trop fort… Pour moi, il y a une vraie dimension de sexisme et de racisme là-dedans : l’agitation est moins tolérée quand on est une fille, noire en plus, et pire encore dans la campagne lyonnaise des années 1990, haut lieu de la droite et de l’extrême droite catholique française. L’une de mes institutrices m’a séparée des autres pendant plusieurs mois, en me mettant au fond de la classe derrière une pile de cartons, avec une lucarne pour que je puisse voir le tableau.

Il vous reste 77.2% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici