A Cerisy, les innombrables facettes de l’œuvre de Carlo Ginzburg, historien essentiel

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Les colloques qui se tiennent depuis soixante-dix ans au château de Cerisy-la-Salle (Manche) se sont imposés comme l’un des principaux espaces de consécration intellectuelle en France. Au cœur du bocage normand, protégé par sa localisation à l’écart des grands axes, ce manoir Louis XIII classé monument historique, acquis au milieu du XIXe siècle par les aïeux de l’énergique codirectrice du Centre culturel international de Cerisy, Edith Heurgon, fait figure de lieu de mémoire pour les penseurs, les écrivains de France et du monde. La beauté du cadre, qui tire son atmosphère particulière d’avoir été longtemps habité par la même famille, les rites auxquels les invités y sont soumis (la cloche qui bat le rappel des participants) favorisent une libération et un adoucissement de la parole et des mœurs académiques.

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Ce coin de campagne chargé d’histoire vient, du 9 au 15 septembre, de recevoir un des historiens contemporains les plus importants, l’Italien Carlo Ginzburg, à l’invitation d’Anne Ber-Schiavetta, Etienne Anheim (Ecole des hautes études en sciences sociales) et Martin Rueff, de l’uni­versité de Genève (qui en est le traducteur). Sept jours durant, matin, midi et soir, l’œuvre protéiforme d’un homme associé à la « microhistoire » et qui, d’articles en livres, trouve toujours de nouvelles couches du passé à explorer (de la sorcellerie à Machiavel en passant par Piero Della Francesca, Hobbes, Proust ou Flaubert…), sans jamais cesser de réfléchir aux concepts fondateurs de l’historiographie, a été passée au peigne fin par une constellation de soixante-dix chercheurs. Parmi eux, les ­historiens du Collège de France Patrick Boucheron et Sanjay Subrahmanyam, l’autre « microhistorien » Giovanni Levi, auteur du classique Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle (Gallimard, 1989), ou Franco Moretti, le théoricien de la « lecture rapide » ou « distante ».

Plusieurs couches géné­rationnelles de disciples

La rencontre a aussi permis à Carlo Ginzburg, qui a assisté à l’ensemble des débats, réagissant à chaque intervention, de retrouver plusieurs couches géné­rationnelles de disciples. Ainsi, deux de ses étudiantes du temps des années de plomb, quand sévissait le terrorisme en Italie, aujourd’hui professeures de lycée, Giovana Ferrari et Giovanna Cappelletto, ont-elles témoigné de l’importance d’un séminaire où l’on venait moins pour faire carrière que pour comprendre un monde qui leur paraissait alors en pleine « apocalypse ». D’autres prolongent les voies frayées par le Carlo Ginzburg du Fromages et les Vers ou du Sabbat des sorcières, s’efforçant de relire l’histoire de la magie ou de la sorcellerie non seulement à la lumière d’une oppression cléricale, mais également comme autant d’« indices » de la persistance, sous les persécutions, d’une religion euro-asiatique conservée par les pratiques populaires.

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