samedi, juillet 11

L’évolution spectaculaire de la place de la Syrie sur la scène internationale, après des décennies de sanctions et d’isolement sous le régime Assad, relève de la légende diplomatique. Les médias ont largement commenté l’ascension improbable d’Ahmed al-Chaara, passé de combattant jihadiste à président de la Syrie, tout comme les réussites de son gouvernement depuis le renversement de Bachar al-Assad en décembre 2024.

Un homme se tient à ses côtés, au cœur de la force centrifuge qui alimente ce changement en Syrie : Assaad al-Chaibani, présent à chaque avancée diplomatique et sillonnant le monde pour préparer le terrain à son charismatique patron, sans jamais lui voler la vedette.

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Première pièce du domino diplomatique

Âgé de 39 ans, le ministre des Affaires étrangères joue un rôle déterminant dans la nouvelle ouverture de la Syrie à l’Occident.

Son premier voyage à l’étranger a lieu à peine deux semaines après sa nomination, le 1er janvier 2025 – une visite en Arabie saoudite qui annonce une nouvelle façon de faire des affaires, Riyad ayant rompu ses relations avec Damas au début de la révolution syrienne de 2011.

Le déplacement porte ses fruits. Le 14 mai 2025, alors que Donald Trump est en visite en Arabie saoudite, il stupéfie le monde en annonçant que les États-Unis vont lever les sanctions contre la Syrie. Le président américain attribue le mérite de l’avoir convaincu au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS).

Dès le lendemain, Ahmed al-Chaara s’envole pour Riyad et rencontre le milliardaire républicain. L’homme qui a fait tomber la première pièce du domino diplomatique est assis à ses côtés : Assaad al-Chaibani. « Ils ont mené une politique étrangère pragmatique et intelligente », souligne Mohamad Bazzi, directeur du Centre d’études sur le Proche-Orient Hagop Kevorkian et professeur à l’Université de New York.

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani (à l’extrême gauche), à Riyad, en compagnie du président Donald Trump et du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le 14 mai 2025.

« Ils ont compris que Trump réagit bien face aux hommes forts, et Ahmed al-Charaa a donc été présenté comme un dirigeant fort, qui a été capable de prendre le contrôle de la Syrie et de provoquer la chute d’Assad », continue l’expert. « Le recours à MBS s’est révélé déterminant, car c’est MBS qui a négocié cette première rencontre entre Trump et Ahmed al-Charaa. »

Dans un message en arabe posté sur X le 8 juillet et saluant la décision de l’administration Trump de retirer la Syrie de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, Assaad al-Chaibani note que « nous avons clos un sombre chapitre de l’histoire de la Syrie en levant la classification imposée en 1979 en raison des politiques du régime déchu ».

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, et le président syrien, Ahmed al-Charaa, présentent une lettre du président américain Donald Trump, le 8 juillet 2026.

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, et le président syrien, Ahmed al-Charaa, présentent une lettre du président américain Donald Trump, le 8 juillet 2026.

Un diplomate avec un nom de guerre

Né en 1987 dans une famille musulmane sunnite de la province de Hassaké, Assaad al-Chaibani grandit à Damas, où il obtient un diplôme de littérature anglaise en 2009. Peu après le déclenchement du soulèvement anti-Assad en 2011, il rencontre Ahmed al-Charaa au sein du Front al-Nosra, lié à Al-Qaïda. Le Front al-Nosra cède ensuite la place à Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui prend le contrôle total de la province d’Idleb, où est établie une administration rebelle baptisée « gouvernement du salut ».

Au printemps 2023, Wassim Nasr, spécialiste des mouvements jihadistes à France 24, se rend à Idleb, où il rencontre Ahmed al-Chaara et Assaad al-Chaibani, devenant l’un des rares journalistes à avoir rencontré les deux hommes avant la chute d’Assad.

« C’était une personnalité très secrète, c’est ce qui le rend très efficace », raconte Wassim Nasr à propos d’Assaad al-Chaibani. « Il avait des idées claires. Il évaluait toujours mes questions, puis ses réponses, avant de répondre rapidement. Il est réfléchi, peu bavard et va droit au but. »

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À cette époque, l’organisation HTC tente de se défaire de son image de groupe jihadiste, mettant en avant ses nouvelles compétences administratives locales, par exemple en créant un ministère de l’Éducation s’appuyant sur un programme scolaire élaboré par l’Unicef, ou en ordonnant à la police des mœurs – exécrée – de quitter les rues.

Assaad al-Chaibani est « l’architecte de la diplomatie sous HTC. Quand ils prennent le pouvoir à Damas en décembre 2024, cela joue en sa faveur, car les acteurs internationaux le connaissent déjà », explique Wassim Nasr. « Il n’a jamais été sous le coup de sanctions. Il est l’une des rares personnalités de HTC à voyager à l’étranger. »

« Le seul pays qui n’a pas cédé, c’est Israël »

Située à environ 300 kilomètres de Damas, Idleb est un monde à part. Les dirigeants de l’organisation HTC « étaient fiers de leur capacité technocratique et de leurs réalisations à Idleb », raconte Mohamad Bazzi. « Mais Idleb est une province. Le gouvernement central à Damas est un tout autre défi. » 

Le 17 décembre 2024, lorsque Wassim Nasr s’entretient de nouveau avec Ahmed al-Chaara, peu après son entrée à Damas, le nouveau président affirme vouloir « zéro problème » avec ses voisins, ne citant qu’un seul pays par son nom : Israël.

L’ouverture syrienne en direction d’Israël a lieu véritablement l’été dernier, le 20 août 2025 plus précisément, lorsqu’Assaad al-Chaibani se rend à Paris pour des négociations sous médiation américaine. D’autres discussions suivent en France, en Azerbaïdjan et aux Émirats arabes unis – cependant sans grands progrès.

« Ils ont mené une politique étrangère intelligente, mais le seul pays qui n’a pas cédé, c’est Israël », résume Mohamad Bazzi. Quelques heures après l’effondrement du régime Assad, le 8 décembre 2024, les forces israéliennes avaient lancé une vaste opération terrestre dans le sud de la Syrie. Depuis, Israël poursuit une campagne constante d’expansion militaire.

« Trouver une forme de contrepoids face à Israël »

Le 31 juillet 2025, Assaad al-Chaibani se rend à Moscou, où il rencontre Vladimir Poutine. Quelques mois plus tard, le 15 octobre, Ahmed al-Chaara effectue lui-même son premier voyage en Russie – un pays qui a pourtant soutenu Assad jusqu’au bout, allant jusqu’à l’exfiltrer et à lui offrir l’asile. En dialoguant avec l’ennemi, Ahmed al-Charaa s’expose ainsi à la colère des Syriens qui ont payé leur soulèvement par des morts, des déplacements et des destructions.

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« L’objectif principal du nouveau rapprochement de Damas avec la Russie est de tenter de trouver au moins une forme de contrepoids face à Israël », écrit Nikita Smagin, expert de la politique russe au Moyen-Orient au Carnegie Russia Eurasia Center. « La position de Damas n’est pas assez forte pour se permettre d’être en mauvais termes avec Moscou. »

Avec les États-Unis, la donne est différente : Donald Trump, pressé de résoudre la crise au Moyen-Orient exacerbée par la guerre américano-israélienne contre l’Iran, exhorte ces dernières semaines la Syrie à désarmer le Hezbollah.

« Le gouvernement syrien a voulu se distancer rapidement de cette idée. Je ne pense pas qu’ils veuillent s’impliquer dans une guerre civile libanaise », affirme Mohamad Bazzi.

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, salue la foule qui l’acclame à son arrivée à Tripoli, dans le nord du Liban, le 2 juillet 2026.

C’est dans ce contexte qu’Assaad al-Chaibani s’est rendu le 2 juillet à Tripoli, au Liban, où il a reçu un accueil triomphal. Une ferveur qui ne célèbre pas seulement la réussite du voisin syrien : elle traduit aussi l’espoir d’un peuple, marqué par des décennies de guerre, de voir s’ouvrir un nouveau chapitre – à défaut d’une réconciliation fraternelle, une paix pragmatique.

Cet article a été adapté de l’anglais par Anaëlle Jonah. Retrouvez l’original ici.

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