Soupçonné d’avoir agi sans jamais être inquiété pendant six décennies. Près de soixante années lors desquelles l’homme reconnaît désormais avoir eu des relations sexuelles avec de jeunes garçons mineurs, sans être inquieté. Mardi 10 février, à l’occasion d’une conférence de presse, le parquet de Grenoble et la gendarmerie ont lancé un appel à témoins afin de retrouver les victimes de Jacques Leveugle, aujourd’hui âgé de 79 ans.
Si une quarantaine de personnes ont déjà été identifiées à partir de « mémoires » qu’il a lui-même écrits, les enquêteurs n’ont pour l’heure pas pu retrouver chacun des mineurs mentionnés. « Jacques Leveugle, ce nom doit être connu pour que d’éventuelles victimes se manifestent », indiquait mardi Étienne Manteaux, procureur de Grenoble, à la presse.
Ils appellent donc toute possible victime à se manifester auprès de leurs services et mettre ainsi fin à l’impunité dont Jacques Leveugle, désormais mis en examen pour « viols et agressions sexuelles » sur mineurs, notamment de moins de 15 ans, a bénéficié pendant des dizaines d’années.
Des « mémoires » recensant de multiples relations avec des mineurs
Ce qui a mis fin au parcours du septuagénaire, c’est le signalement de l’un de ses proches, en octobre 2023, dans l’Isère. Son neveu, qui nourrissait des soupçons autour de sa « vie affective et sexuelle », profite d’une randonnée de son père et de son oncle pour fouiller dans les affaires de ce dernier.
Là, il tombe sur une clé USB contenant de nombreux fichiers, des photographies d’adolescents, mais aussi 15 tomes de « mémoires » dans lesquels Jacques Leveugle décrit, entre autres, des rapports sexuels avec des garçons âgés de 13 à 17 ans. Le neveu s’adresse à la brigade de gendarmerie de Vizille et relate ces faits. Démarre alors une longue enquête lors de laquelle les gendarmes épluchent minutieusement ces fichiers et relèvent tous les noms de mineurs mentionnés.
Placé en garde à vue quelques mois plus tard, Jacques Leveugle admet que ce qu’il a consigné dans ces écrits est le reflet de la réalité, menant à sa mise en examen et son placement en détention provisoire.
Des agissements dans différents pays
Un « cas d’école de sérialité », comme l’a décrit le colonel Serge Procédès, commandant de la section de recherches de Grenoble, dont découle un constat alarmant: l’homme est passé sous les radars pendant près de soixante ans, alors même qu’il consignait ses crimes méthodiquement.
D’après le parquet de Grenoble et la gendarmerie, cette absence de soupçons à l’égard du septuagénaire s’explique déjà dans son parcours. La trajectoire un peu chaotique d’un homme décrit comme un intellectuel sans diplômes, qui allait de petit boulot en petit boulot, enseignant ou encadrant des camps de jeunesse ou de spéléologie.
Surtout, au cours de sa vie, Jacques Leveugle a eu de multiples points d’attache en Suisse, en Allemagne, en Algérie, au Niger, aux Philippines, en Inde, en Nouvelle-Calédonie, en Colombie ou encore au Maroc, où il s’était installé durablement ces dernières années. Commis à l’étranger, dans divers pays, ses agissements étaient ainsi plus difficilement détectables par les autorités.
Une forme d’emprise intellectuelle
Autre point qui ressort des investigations et des auditions de victimes menées jusqu’à présent: l’homme s’en prenait à des mineurs vulnérables, souvent « peu cultivés », dans des situations précaires, décrivait mardi le procureur Étienne Manteaux.
Dans ses « mémoires », Jacques Leveugle raconte qu’il approchait d’ailleurs ces jeunes garçons par une séduction intellectuelle, puis en utilisant le rire. « Un adolescent est majeur sexuellement », inscrit-il dans le même document.
Cette idée d’une emprise intellectuelle insidieuse, qui a pu complexifier la libération de la parole chez les victimes, ressort d’ailleurs des témoignages des mineurs qui ont été à son contact. Ils « admettent que cet homme a passé beaucoup de temps à leur apprendre des langues étrangères, à les éveiller à la culture, etc… », a souligné le procureur.
Entendu par les enquêteurs en garde à vue, le mis en cause a émis des regrets, expliquant qu’il « n’avait pas conscience de l’ascendant moral qui pouvait s’exercer » sur ces mineurs.
Jacques Leveugle n’est pas le seul pédocriminel présumé à avoir agi au-delà de tout soupçons. Le chirurgien Joël Le Scouarnec, qui a lui aussi reconnu des viols et des agressions sexuelles sur près de 300 jeunes patients, a pu exercer et passer à l’acte pendant plusieurs décennies avant qu’une enquête soit ouverte à son encontre. Il a finalement été reconnu coupable en première instance des faits qui lui étaient reprochés et a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle l’an dernier.
Article original publié sur BFMTV.com




