mardi, mai 19

  • « Moulin » a fait forte impression lors de sa présentation au 79ᵉ Festival de Cannes.
  • En lice pour la Palme d’or, il pourrait valoir le prix d’interprétation à sa vedette, Gilles Lellouche.
  • TF1info est allé à la rencontre de son réalisateur, le Hongrois László Nemes.

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C’est l’un des chocs du 79ᵉ Festival de Cannes. Grand prix du jury en 2015 avec Le Fils de Saul, le réalisateur hongrois László Nemes, 49 ans, est de retour en compétition avec Moulin, un long-métrage consacré aux derniers jours de la vie du héros de la Résistance, alors qu’il est questionné et torturé par Klaus Barbie entre la prison de Montluc et le siège de la Gestapo à Lyon. 

Au lendemain d’une projection très applaudie, ce passionné d’Histoire de France nous a raconté son travail avec le scénariste Olivier Demangel et Gilles Lellouche, sa vedette. Mais aussi la résurgence des fictions consacrées à la Seconde Guerre mondiale.

Si Moulin porte votre patte de metteur en scène, c’est un projet qui vous a été proposé par ses producteurs. Qu’est-ce qui vous a convaincu ? L’approche originale du scénario d’Olivier Demangel ? 

Oui parce que ce n’était pas un biopic. C’était juste, entre guillemets, les dix derniers jours de Jean Moulin. Plus précisément la confrontation entre Klaus Barbie et Jean Moulin. C’est l’affrontement entre deux versions de la civilisation, l’une tournée vers ce qui est potentiellement meilleur dans l’Homme, et l’autre qui est tournée vers la destruction absolue. Je me suis dit que c’était le moment de faire un film sur un sujet non seulement intéressant, mais qui en plus me parle et qui parle de Jean Moulin non pas comme un homme politique, mais vraiment comme un être humain.

Gilles a vite exprimé son désir de travailler avec moi et c’est toujours un très bon signal pour un metteur en scène

László Nemes

Quelle connaissance aviez-vous vraiment de Jean Moulin ? 

 J’ai étudié en France notamment l’histoire politique du XIXᵉ, au XXᵉ siècle, l’histoire sociale également. Donc j’étais assez à l’aise avec la Seconde Guerre mondiale en France. En revanche on a peu de documentation réelle sur Jean Moulin, notamment sur sa fin, donc ça nous a permis avec Olivier d’intégrer de la fiction dans l’historique. Nous avons aussi consulté les écrits de Daniel Cordier, qui était son secrétaire, un homme qui a beaucoup aimé Jean Moulin. Et moi-même je me suis mis à aimer cet homme, cette personne, sa vision du monde, de l’art. Je me sentais extrêmement proche de lui et je pensais qu’il méritait un travail de cette ampleur. 

Gilles Lellouche était déjà sur le projet quand vous êtes arrivé ? 

Non. En revanche il a exprimé relativement vite son intérêt en sachant que je serais derrière la caméra. Il a exprimé son désir et c’est toujours un très bon signal pour un metteur en scène qu’un acteur exprime son désir de faire un film. J’ai mesuré très vite combien il serait mon partenaire dans ce travail de rendre Jean Moulin aussi humain que possible. Qu’il serait capable de sortir de sa zone de confort et d’aller dans une dimension beaucoup plus inconnue pour lui.

Sur La Vénus Électrique, il a expliqué qu’il demandait à faire beaucoup de prises. C’était aussi le cas sur votre film ?

Sachant qu’on allait tourner en pellicule, on fait beaucoup de répétitions avant de se mettre à tourner. C’est moi qui déterminais le nombre de prises et Gilles était content que je sois content ! Donc de temps en temps, on a mis deux prises, de temps en temps on en a mis quinze. Mais ce n’était pas des centaines de prises à la Kubrick !

Je ne voulais pas que ce soit une punition de voir ce film !

László Nemes

Ce qui est fort dans ce long-métrage, c’est que malgré la gravité de son sujet, on sent votre plaisir à l’orchestrer comme un film de genre, un film noir avec une machination, une femme fatale, un « méchant » terrifiant…

Bien sûr ! On avait cette ambition de faire du cinéma qui soit presque comme le grand cinéma, comme on le faisait dans les années 70. En scope anamorphique, avec de grands acteurs. Ce n’est pas incompatible avec l’intérêt du spectateur, au contraire. Je ne voulais pas que ce soit une punition de voir ce film ! En même temps, on doit trouver des moyens pour attirer le spectateur dans des questions existentielles, civilisationnelles extrêmement importantes et difficiles. Donc il faut trouver des stratégies pour y arriver.

Moulin s’inscrit dans un moment où la France fait à nouveau beaucoup de films sur la Seconde Guerre mondiale. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai l’impression que la Seconde Guerre mondiale a laissé un traumatisme particulier dans ce pays. À l’époque, un système totalitaire axé vers la destruction a pris le dessus en Europe. Et en France, il était co-dirigé avec l’Allemagne. Ça pose la question de la collaboration et de l’indifférence à la souffrance des autres. Qu’est-ce qu’on fait du projet humaniste des Lumières ? De la liberté individuelle, de la liberté de conscience ? Je crois qu’on est encore en train de digérer cette période. C’est probablement pour ça qu’on y revient sans cesse. Et les générations d’aujourd’hui doivent pouvoir recevoir l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de ses grands questionnements à travers le cinéma.

Gilles Lellouche dans « Moulin ». – TF1Studio

À l’époque de votre premier film, Le Fils de Saul, vous craignez la disparition de la mémoire à cause du temps qui passe. Est-ce qu’aujourd’hui, ce sont les fake news et le tourbillon d’images générées par les nouvelles technologies qui la menacent ?

Ce que je vois, c’est que ce déferlement technologique ne fait pas forcément ressortir la meilleure version de nous-mêmes et qu’on est, je pense, submergés par tout le malheur du monde qu’on a du mal à accepter et à digérer. On met les nouvelles générations devant les traumatismes d’aujourd’hui, mais en plus on accumule les traumatismes depuis au moins la Seconde Guerre mondiale ! Je constate également une atomisation des individus et une misère de la solitude qui se manifeste dans un âge aussi technologique où la machine prend de plus en plus le pouvoir. On est en train de devenir des esclaves de la machine, des ordinateurs.

On est à fond dans Terminator, en fait ?

D’une certaine manière, oui !

Est-ce que ça veut dire qu’un cinéaste comme vous, qui est attaché à la pellicule, au cinéma à l’ancienne, ne travaillera jamais avec l’intelligence artificielle ? 

Je résiste ! Je pense aussi, ce n’est pas par hasard s’il y a beaucoup de jeunes réalisateurs qui veulent tourner en pellicule. On revient à la matière. On ne veut pas s’adonner à la fantaisie infinie du numérique qui, en fait, crée des angoisses, une inflation de plans, d’angles. Or l’être humain n’est pas programmé pour ce niveau d’information et de surcharge de données. Nous ne sommes pas des parcs de serveurs infinis ! Nous sommes des êtres beaucoup plus sensibles et beaucoup plus subjectifs.

>> Moulin de László Nemes. Avec Gilles Lellouche, Lars Eidinger et Louise Bourgoin. En salles le 28 octobre prochain.

Jérôme VERMELIN à Cannes

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