
Depuis l’avènement du prêt-à-porter dans les années 1960, l’exercice de la haute couture – qui consiste à fabriquer un vêtement à la main, sur mesure – peut paraître anachronique. Rares sont les maisons qui continuent à la pratiquer, les coûts de production étant très élevés. Parmi celles qui en ont les moyens, subsiste souvent la tentation de « légitimer » le titre de « haute couture » en concevant des tenues surnaturelles, chargées de faire étalage des savoir-faire de la maison. La saison printemps-été 2026, qui a débuté le 26 janvier à Paris, illustre cette tendance au vêtement maximaliste.
« Si on m’avait demandé il y a trois ans ce que je pensais de la haute couture, j’aurais sans doute répondu que ça n’avait plus de sens, explique Jonathan Anderson, directeur artistique de Dior. Quand j’ai découvert le calme des ateliers sans machine, sans un bruit, j’ai compris comment la création du vêtement pouvait devenir magique. Et je n’ai jamais autant appris qu’auprès de ces couturiers avec qui j’aurais pu passer mes journées à discuter. »
Le Britannique de 41 ans, qui a été nommé à la tête de toutes les lignes de Dior en juin 2025, n’avait jamais pratiqué la haute couture auparavant. Il s’est livré à ce périlleux exercice avec, en même temps, une collection masculine sur le feu (présentée le 21 janvier, soit cinq jours avant) et une de prêt-à-porter féminin à finaliser d’ici à début mars. Jonathan Anderson, qui ne semble pas effrayé par la charge de travail, a rapidement défini le rôle particulier de la couture : « Il ne s’agit pas seulement de vendre. Mais aussi de trouver des idées singulières, de nouvelles constructions, plus légères que celles de Christian Dior, qui rêvait d’être architecte. » En cela, il s’inscrit à rebours de sa prédécesseure Maria Grazia Chiuri, dont les tenues couture étaient tout ce qu’il y a de plus portable – mais Delphine Arnault, la PDG, a justement recruté Jonathan Anderson pour qu’il insuffle une dimension plus audacieuse.
Son goût pour l’expérimentation, déjà présent dans ses collections de prêt-à-porter, s’exprime pleinement dans l’exercice de la haute couture. Prenant pour point de départ le jardin, un thème cher à Christian Dior, il imagine des tenues reproduisant les formes des fleurs, dans des proportions extrêmes. Des orchidées découpées dans de la soie jaillissent sur une épaule ; un champ printanier est miniaturisé à travers des pétales de soie rose et verte brodés très serrés ; des cascades de clochettes sont mimées par les godets volantés d’une robe en maille immaculée, gansée de plumes ; une robe bustier sphérique se retrouve couverte de myosotis en organza blanc… Le vocabulaire floral se greffe sur des volumes étonnants, des robes légères comme des plumes mais gonflées comme des baudruches, des hauts sculptés à la manière de bulles transparentes autour du buste, des jupes qui décrivent des demi-cercles.
Escarpins à tête d’aigle
Il y a, concentrée dans ces 63 looks et des dizaines d’accessoires étourdissants, une matière première d’une richesse peu commune qui bénéficie de la dextérité des ateliers Dior. Quoique remarquable, l’ensemble aurait gagné à être allégé et débarrassé de quelques volumes peu flatteurs. Pour cette première aventure haute couture, Jonathan Anderson éprouvait peut-être le besoin de montrer l’étendue de sa créativité au public, à la famille Arnault qui lui a accordé sa confiance, et aussi à ses confrères.
Parmi les nombreux designers présents au défilé (Jean Paul Gaultier, Pharrell Williams, Chemena Kamali, Michael Rider, Pierpaolo Piccioli…), comptait aussi John Galliano, qui fit la gloire de la maison entre 1996 et 2011, et qui s’en était tenu à distance depuis son limogeage il y a quinze ans après avoir tenu des propos antisémites. « C’était mon héros quand j’étais jeune. Il est resté plus longtemps dans la maison que Christian Dior, c’est pour ça que le public le connaît. Pour moi, il est Dior », résume Jonathan Anderson. Qui, en se plaçant sous le patronage de John Galliano, ravive l’idée que Dior représente une certaine idée du génie et de la démesure.
Après une saison « très en contrôle », Daniel Roseberry, le directeur artistique de Schiaparelli depuis 2019, renoue lui aussi avec une couture tout en superlatifs. Au Petit Palais, il donne naissance à une faune troublante. « Mon envie a moins porté sur ce qu’on donne à voir que sur le plaisir de le réaliser. D’ailleurs, plusieurs membres de l’atelier m’ont dit qu’ils ne s’étaient jamais autant amusés que sur cette collection, extrêmement technique », se réjouit l’Américain. Au premier rang de son show : Jeff Bezos, la chanteuse et actrice Teyana Taylor, Demi Moore, Sophie Marceau… Cet auditoire apprêté découvre des femmes-oiseaux ou scorpions, chaussées d’escarpins à tête d’aigle, dans une lumière tamisée et sur une musique opératique.
Les jeux de trompe-l’œil (un crêpe de laine façon peau de crocodile, un bouquet de 65 000 pétales de soie imitant des plumes bleutées) peuplent les silhouettes aux formes exagérées avec des épaules déployées, des basques qui étirent les hanches, des bustiers circonflexes, des ailes rougeoyantes dans le dos et même des queues brodées qui se dressent au-dessus de la tête, comme des tentacules menaçants.
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« J’ai pensé à la mode ultra-expressive avec laquelle j’ai grandi et que l’enfant de 9 ans en moi voudrait voir aujourd’hui », dit Daniel Roseberry. Outre le film Alien (1979), de Ridley Scott, ouvertement cité, des échos d’extravagances années 1990 flottent en effet, que l’on pense à Thierry Mugler (collection Les Chimères de l’automne-hiver 1997-1998) ou à Alexander McQueen (collection The Birds du printemps-été 1995). Une frénésie animalière à l’exécution maniaque qui fait peu de cas du corps féminin, distordu, parfois contraint. Aux clientes, pour s’y lover, d’accepter de devenir les créatures du designer texan.




