
Elles ont été recousues et rafistolées après avoir été éventrées en de multiples points. Les grandes bâches blanches dressées autour des entrepôts de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies portent les stigmates des tentatives d’effraction. Dans le camp tchadien d’Adré, comme dans les autres sites de déplacés le long de la frontière soudanaise, il arrive que des réfugiés venus du Soudan, désespérés par la diminution de leurs rations alimentaires, tentent de cambrioler le dépôt de nourriture.
« Tous les mois, je récupère un litre d’huile, trois kilos de sorgho et de fèves », détaille Hafiza Abdelrahman, bloquée à Adré depuis plus de deux ans et demi. Lors de son arrivée en provenance de la ville soudanaise d’Al-Geneina, en juin 2023, deux mois après le début de la guerre, elle avait droit au double « et aussi à des jerricans d’eau, à du savon… Tout cela a depuis disparu ». Ce que Hafiza et la plupart des réfugiés soudanais – ils sont en tout près d’un million à avoir fui vers le Tchad, voisin – ignorent en ce mois de janvier, c’est que pour l’année à venir leur colis alimentaire ne sera distribué qu’un mois sur deux.
« Le PAM est confronté à un déficit de financement de 111,1 millions de dollars [94 millions d’euros] – soit plus de la moitié de ses besoins totaux – pour ses opérations de février à juillet 2026, dans l’ensemble de ses programmes au Tchad », assure Petroc Wilton, le porte-parole de l’organisation dans le pays d’Afrique centrale, avant de reconnaître : « Cela pourrait nous contraindre à prendre des mesures drastiques, telles que des réductions de rationnement ou une priorisation des actions. »
L’agence onusienne est victime à la fois des spectaculaires coupes budgétaires américaines et de la baisse progressive des financements européens. Pour justifier la chute drastique de ses contributions, le département d’Etat américain a déclaré, à la fin de décembre, que l’Organisation des Nations unies (ONU) devait à l’avenir « s’adapter, rétrécir ou mourir ». De son côté, le PAM dit aujourd’hui « collaborer avec le gouvernement tchadien pour des programmes de développement et de résilience (…). Il s’agit d’un moyen important de réduire le recours à l’aide humanitaire, de favoriser la transition vers des communautés autonomes ».
Une ambition qui pose question dans l’un des pays les plus pauvres du monde : le Tchad est classé 190e sur 193 au niveau mondial en termes d’indice de développement humain, selon le rapport 2025 du Programme des Nations unies pour le développement. La situation est d’autant plus précaire qu’avant même le conflit actuel au Soudan N’Djamena avait accueilli 400 000 réfugiés soudanais ayant fui les violences de 2003 au Darfour.
Exode silencieux
En privé, plusieurs membres d’ONG s’interrogent sur l’avenir de la réponse humanitaire. Dans de telles circonstances, le manque de ressources et l’afflux continu de réfugiés soudanais – 700 arrivent chaque jour au Tchad – créent des tensions, notamment à Adré, dont la population a été multipliée par cinq en deux ans, qui viennent s’ajouter aux habituelles frictions communautaires.
Si l’armée est omniprésente au poste-frontière, il n’y a que quatre policiers pour veiller sur les 200 000 résidents du camp. « Oui, il y a du vol, jour et nuit, mais que voulez-vous que l’on fasse ? », dit l’un des quatre agents, derrière de fines lunettes de soleil. Il mime ensuite la position dans laquelle il dort : fusil sur la poitrine, de peur des attaques de nuit. Il craint en particulier un groupe de bandits surnommé « les Colombiens », qui se prêtent à des pillages dans les camps.
Initialement conçu pour servir de camp de transit vers d’autres sites d’accueil, Adré déborde car les agences humanitaires n’ont pas les moyens de transférer suffisamment de réfugiés par rapport au nombre d’arrivées. C’est aujourd’hui le plus grand camp du Tchad. Une anomalie, dans la mesure où la règle humanitaire préconise que les camps de déplacés soient installés à au moins 50 kilomètres des frontières, pour garantir la sécurité des civils.
Restez informés
Suivez-nous sur WhatsApp
Recevez l’essentiel de l’actualité africaine sur WhatsApp avec la chaîne du « Monde Afrique »
Rejoindre
Newsletter
« Le Monde Afrique »
Chaque samedi, retrouvez une semaine d’actualité et de débats, par la rédaction du « Monde Afrique »
S’inscrire
C’est cette irrégularité qu’est venu constater au Tchad, mi-janvier, Barham Saleh, le nouveau haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pour sa première visite depuis sa prise de fonction, le 1er janvier. « Nous ne parvenons à offrir qu’un fragment de ce qui est nécessaire, à la frontière soudanaise, confiait-il alors au Monde. Par exemple, seul un ménage sur trois obtient un abri. Nous ne mettons à disposition que 10 litres d’eau par personne et par jour, ce qui est bien moins que les standards minimaux [20 litres, selon l’Organisation mondiale de la santé]. »
Plusieurs représentants des réfugiés soudanais rencontrés à Adré et dans ses environs font part des mêmes défis. Fin 2024, ils se sont fendus d’une lettre – restée sans réponse – à l’ONU pour demander davantage de ressources. « Cette année-là, j’ai eu 3 000 cas de malnutrition », indique Usman Yakhoub, qui représente les 47 000 déplacés du camp d’Aboutengué, à une heure de route à l’ouest d’Adré. L’homme de 35 ans a pris la décision, début 2025, de ne plus recevoir les rations sous forme de colis alimentaire, mais directement en cash, soit 8 000 francs CFA (12 euros) par personne et par mois.
« Ça permet aux jeunes du camp de monter un commerce », dit-il, sans trop y croire. Car, de son propre aveu, le camp d’Aboutengué se vide peu à peu, du fait de l’exode silencieux des déplacés. « La majorité vont vers la Libye et, là-bas, deux choix se présentent à eux : soit ils continuent leur route pour tenter un passage en Europe, soit ils tentent leur chance dans les sites d’orpaillage. »
En effet, à la frontière tchado-libyenne, dans le massif du Tibesti, se situe Kouri Bougoudi, l’une des plus grandes mines d’or à ciel ouvert d’Afrique, où se pressent des dizaines de milliers d’orpailleurs illégaux tchadiens et libyens, et, désormais, des migrants soudanais. Le voyage est périlleux : la zone est le théâtre d’un affrontement entre des milices locales et l’armée tchadienne, chacune essayant de prendre le contrôle des ressources aurifères.
« Un quart des jeunes ont quitté le camp », déplore Masri Arabi Fudul, le directeur de l’association des réfugiés du site d’Adré, un homme qui fait autorité auprès de ses pairs. « On tente tout, on prévient l’ONU en disant que les gens partent faute de moyens, on essaye de contrôler les départs, de ramener les jeunes à la raison. La situation est critique », assure-t-il, avouant néanmoins comprendre les raisons de leur exode. « Si ça ne s’améliore pas, moi aussi je partirai vers l’Europe », lâche celui qui, avec sa barbe blanche, se doit pourtant de donner l’exemple à ses compagnons d’infortune.




