En syriaque, son nom signifie « Le monde ». Alma el-Chaab, petit village chrétien du district de Tyr, à la frontière sud du Liban, porte bien son nom. Le monde s’est littéralement effondré pour ses habitants lorsqu’Israël a ordonné son évacuation le 10 mars.
Les chrétiens le savent, s’ils quittent le sud du pays, ils risquent de ne jamais y revenir. L’armée israélienne y a lancé une incursion terrestre pour instaurer une zone tampon – dite de sécurité, sans population.
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Depuis la guerre du Liban (1975-1990), ils ont été déplacés un nombre incalculable de fois. L’année 1982 marque un tournant avec l’invasion israélienne dans le sud du pays et la naissance du Hezbollah, littéralement Parti de dieu. L’occupation du sud Liban prend fin en 2000, un retrait vécu comme un échec par l’État hébreu et comme victoire par le mouvement alors dirigé par Hassan Nasrallah.
En 2006, le Hezbollah capture deux soldats israéliens près de la frontière déclenchant une nouvelle guerre et une occupation du Sud : c’est la guerre des 33 jours.
Au lendemain des attaques du Hamas le 7-Octobre en Israël, la milice chiite pro-iranienne lance des roquettes sur le nord de l’État hébreu, « par solidarité » avec le mouvement palestinien. Les échanges de tirs à la frontière sont dès lors quasi-quotidiens. Mais en septembre 2024, l’assassinat de membres du Hezbollah lors de l’attaque aux bipeurs et talkies-walkies marque le début d’une nouvelle campagne de bombardements intensifs. Hassan Nasrallah est ainsi tué lors d’une frappe sur la banlieue sud de Beyrouth. Si un accord de cessez-le-feu est signé le 27 novembre 2024, il est régulièrement violé par l’armée israélienne qui mène des « frappes ciblées ».
Le 2 mars, la guerre recommence après un tir de roquettes par le Hezbollah sur Israël en hommage au guide suprême iranien, tué à Téhéran par l’armée israélienne. Un énième conflit qui contraint plus d’un million de Libanais à l’exil, dont les habitants des villages frontaliers avec Israël.
France 24 a recueilli les témoignages de trois habitants d’Alma al-Chaab. Ils évoquent une guerre sans fin, des déracinements vécus de plus en plus difficilement et l’espoir de paix malgré tout.
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« Il y a toujours une valise prête à la maison »
Georges a 65 ans. Il a grandi et vit à Alma el-Chaab. Ce père de trois enfants, très impliqué dans la vie de sa paroisse, avait 15 ans quand la guerre civile a éclaté en 1975. Le 2 mars, il se trouvait à Antelias avec son épouse en prévision d’un départ le lendemain pour Abu Dhabi où vit Pierre, leur fils aîné. Depuis, le couple est bloqué dans leur appartement occupé à chaque déplacement. Mais cet énième exil forcé est un véritable crève-cœur.
« J’ai toujours vécu à Alma el-Chaab. Ma maison est là-bas. J’ai travaillé là-bas. C’est toute ma vie. C’est très dur. Il se passe toujours quelque chose. Tous les quatre ou cinq ans, c’est la même chose.
J’étais jeune quand la guerre a commencé. C’était en 1975, les Palestiniens contre les Israéliens [à l’époque, des attaques armées étaient lancées contre Israël depuis le Sud Liban, NDLR]. Ça ne concernait pas les Libanais. Ensuite, ça a changé petit à petit. Jusqu’à maintenant… C’est très compliqué l’histoire du Liban.
La première fois que les soldats israéliens sont rentrés à Alma el-Chaab, c’était en 1978. Puis, en 1982, il y a eu la deuxième invasion [opération Paix en Galilée visant à éliminer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), NDLR]. Ils sont remontés jusqu’à Beyrouth [trois mois de siège et de bombardements]. Trois ans plus tard, l’armée israélienne s’est redéployée dans le sud du Liban, dans une zone tampon. Nous avions besoin d’un laissez-passer pour circuler.
Depuis, tous les cinq ou six ans, on a une nouvelle guerre. Quand on est dans notre village, c’est très difficile parce qu’on ne sait jamais ce qui va arriver. On vit au jour le jour. Il y a toujours une valise prête à la maison. Dès qu’il y a quelque chose, on la prend et on s’en va. Ce n’est pas une vie.
Le village a été évacué le 10 mars. il y a trois jours. Le maire a confié Alma à Sainte-Marie, Saint-Elie et à Jésus.
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Je ne sais pas combien de fois nous avons été déplacés. C’est dur de compter. La dernière fois, c’était après les attaques du 7 octobre 2023. Nous sommes restés dans cet appartement environ deux ans. En 2025, quand nous sommes rentrés à Alma, ils avaient tout brûlé. Tout cassé. Tout le village était détruit. C’étaient des images très difficiles. Mais nous avons tout reconstruit. Et maintenant, ça recommence.
Mes deux fils, Pierre et Paul, sont partis. Ils ont quitté le Liban pour faire leurs vies. Ils se sont expatriés à cause de la guerre. Aujourd’hui, je suis content qu’ils ne soient plus là. Ici, on n’a rien. Il n’y a pas de travail, pas d’État. Je préfère qu’ils travaillent à l’étranger.
Il y a environ six mois, ils sont revenus au village. Ils ont pleuré quand ils ont vu que de nombreuses maisons avaient été détruites. Ils en ont rasé beaucoup. C’était très difficile pour eux.
Personne ne comprend ce qui se passe, encore aujourd’hui. On n’a jamais eu de problèmes avec les villages aux alentours. On vivait ensemble. Ce n’est pas notre guerre et ça ne l’a jamais été. Tout ça est très dangereux. C’est notre pays et pourtant là-bas [dans le village], il y a des Israéliens.
On aime le Liban. Nous sommes Libanais à 100 %. On ne peut pas laisser notre maison, notre terre.
J’ai 65 ans. J’ai travaillé dur pour construire ma maison. C’est difficile de l’avoir laissée. Pour qui ? Pour quoi ? Nous les chrétiens, nous voulons la paix. On s’en remet à Dieu, à Sainte-Marie. Jésus a dit : ‘Vous serez persécutés à cause de mon nom’. C’est exactement ce qui se passe. »
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« Tout ce que je souhaite, c’est qu’il y ait la paix avant que je ne meure »
Elissar Alhayek a 55 ans. L’épouse de Georges a connu les déplacements forcés depuis sa plus tendre enfance. Très affectée d’avoir une fois de plus laissé sa maison au village, elle rêve de voir la paix au Liban avant sa mort.
« Je suis née à Saïda. C’est là que mon père était stationné en tant que soldat de l’armée libanaise. Mais toute sa vie, il a rêvé d’avoir une maison dans son village, Alma el-Chaab. Quand j’étais enfant, j’ai quitté ma maison quatre fois.
Quand la guerre a repris en 1986 à Beyrouth, on a fui Saïda jusqu’à notre village. Chez nous les guerres devraient être numérotées. Il y en a tellement ! Avant d’aller à Alma, on s’était déjà réfugié deux fois à Beyrouth. Quand on a quitté Saïda, ma mère est restée seule avec toutes nos affaires. Mon père devait revenir la chercher. Mais malheureusement, elle est restée coincée là-bas pendant quatre mois. Ça m’a beaucoup affectée. Un enfant a toujours besoin d’être près de sa maman. Surtout en temps de guerre.
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Quand j’étais enfant, j’avais peur de tout. Une porte qui claque, être dans le noir, rentrer dans ma chambre toute seule. Mon premier souvenir de guerre, c’est lorsque nous vivions à Saïda. J’avais environ huit ans. Mon frère était chez les voisins quand la maison a été touchée par un obus. Elle a été complètement détruite, mais personne n’a rien eu. J’ai eu vraiment très très peur.
La première fois que j’ai vu un soldat israélien, c’était en 1986 au village. Quand une patrouille passait, il fallait sortir de son véhicule et se mettre debout à côté. Mais nous, nous ne le savions pas. Nous sommes restés dans la voiture. Les militaires nous ont menacés avec leur arme. Je n’avais même pas quinze ans. Nous étions terrifiés.
À la maison, on ne parlait pas de la guerre. Les parents avaient peur pour nous mais ils ne disaient rien pour ne pas nous effrayer encore plus. J’ai fait la même chose avec mes enfants et mes petits-enfants. Ils ont entendu des explosions [L’Iran a lancé de nombreux missiles depuis le début de la guerre sur les Emirats arabes unis, NDLR]. J’essaye de leur envoyer de bonnes ondes pour qu’ils n’aient pas peur.
Depuis que je vis à Alma, j’ai été déplacée de force à trois reprises. La première fois que je suis rentrée au village, j’ai été très triste de voir ma maison détruite. Je ne sais pas comment je vais encore la retrouver. Pourquoi nous dire d’aller et revenir ? On a tout réparé. À quoi ça sert si c’est pour nous ordonner de repartir ? Avec mon mari, nous avons fait beaucoup d’efforts pour cette maison. C’est beaucoup de fatigue aussi.
Je ne supporterai pas de la retrouver comme à la fin de la guerre de 2024. J’ai dit à mon fils que je préférai faire mes papiers pour quitter le Liban, aller vivre ailleurs. Mais je ne veux pas partir. Je ne suis pas prête à cela.
Si on ne nous avait pas obligés à partir, nous serions restés, même avec les bombardements. Nous n’aurions pas été seuls. Nous vivons dans le danger depuis 1986. En 2006, nous sommes restés pendant toute la guerre. Tout le village dormait ensemble, dans une grande salle de l’église.
La guerre m’a rendue plus forte. Mais nous sommes très fatigués. On avait des rêves mais on a perdu l’espoir de les réaliser. Depuis que je suis petite, je rêve qu’il y ait la paix. Tout a une fin, bien sûr. La guerre va finir. Tout ce que je souhaite, c’est qu’il y ait la paix avant que je ne meure. Mais je ne sais pas si sera de mon vivant ou de celui de mes enfants. »
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« Au Liban, la guerre coule dans nos veines »
Salim Ghafari, 55 ans, est maire d’Alma el-Chaab depuis 2025. Père de deux enfants, il était à Beyrouth lorsque la guerre a éclaté entre le Hezbollah et Israël. Aujourd’hui, malgré les conditions de vie difficile dans le village, il redoute de ne plus pouvoir retrouver la terre de ses aïeux.
« Je suis né à Beyrouth mais j’habite Alma depuis 1978. En 1975, la guerre a commencé entre les Libanais et les Syriens. C’était très violent. On est restés plus de quinze jours dans un abris (un garage, NDLR). On ne savait plus si c’était le jour ou la nuit. Lorsque nous en sommes sortis, je me souviens qu’il y avait des cadavres partout dans les rues. Ici au Liban, la guerre coule dans nos veines. C’est dans nos gènes. La guerre, c’est normal. C’est comme l’air que l’on respire.
Ma famille a quitté Beyrouth car nous étions plus en sécurité à Alma. J’avais quatre ans. J’y suis resté jusqu’à la terminale. Après le bac, je suis allé à Beyrouth pour étudier pendant trois ans. Puis, j’ai commencé à travailler à Alma.
Aujourd’hui, j’y vis encore. Tous les week-ends, je rentre à Beyrouth pour voir ma famille. Tous les habitants des villages frontaliers ont une maison ici à cause de la guerre. Je suis donc resté coincé ici lorsque la guerre a éclaté. Mardi (le 10 mars) 85 personnes ont été évacuées. Maintenant, il ne reste plus personne là-bas.
Avant la guerre de 2024, nous étions près de 1 500 habitants. En 2025, nous étions environ 650. Dernièrement, nous n’étions plus que 250 personnes. Les gens veulent revenir à Alma mais il y a beaucoup de maisons détruites. Il y a tout le temps des bombardements. On a trois écoles mais deux sont fermées parce que les professeurs ont peur de venir au village. Nous avons environ 35 enfants. La vie est très difficile.
La guerre s’est terminée en janvier 2025 et nous n’avons toujours pas d’électricité à ce jour. La population a dû installer des panneaux solaires. Il n’y a pas d’eau. Même la route est défoncée.
La pire guerre pour moi, c’était en 2024. Ce n’était pas la nôtre, malheureusement. J’ai perdu beaucoup de proches. Le dernier, c’était Samy, le frère de mon beau-frère qui est le curé du village. Il a été tué dans son potager [par un tir de drone, NDLR]. Il était en train d’arroser ses plantes.
Aujourd’hui, on n’a peur de ne plus jamais pouvoir revenir à Alma. Si on m’autorisait à rentrer, je me mettrais en route sur le champ.
Nous sommes des gens de paix. Notre rêve c’est que tous les enfants qui naissent au Liban vivent en paix. C’est très difficile d’être Libanais quand on aime sa terre. Je vis la guerre depuis 1978. On ne peut pas quitter sa terre comme ça. C’est là que sont enterrés nos parents, nos grands-parents. Nous sommes abandonnés depuis 1948 [date de création de l’État d’Israël, NDLR]. Ce qui me fait tenir aujourd’hui, c’est l’espoir de rentrer chez moi. Les gens du sud aiment leurs terres. Ce sont leurs racines. »




