- En amont du sommet « Choose France », Emmanuel Macron a annoncé lundi des promesses d’investissements étrangers pour un montant record de 93 milliards d’euros.
- Le chef de l’État a-t-il réussi son pari de réindustrialiser la France ?
- Joint par TF1info, l’économiste Gabriel Colletis dresse un bilan mitigé du redressement industriel français.
L’extraordinaire attractivité retrouvée de la France pourrait s’expliquer par le fait que nous cédons une partie du patrimoine national à des groupes étrangers—investissements étrangers pour un montant record (nouvelle fenêtre) « de 93 milliards d’euros »
, soit bien plus que lors des huit précédentes éditions dont la moisson s’élevait au total à 87 milliards d’euros. Les deux quinquennats d’Emmanuel Macron ont-ils vraiment entraîné un début de réindustrialisation de la France ? TF1info a interrogé l’économiste Gabriel Colletis, professeur émérite en sciences économiques à l’université Toulouse-Capitole, afin d’en savoir plus.
Lors de la première édition, en 2018, trois milliards d’euros de promesses d’investissements avaient été annoncés par l’Élysée. Cette année, le compteur a atteint 93 milliards d’euros, un record absolu. Quel bilan peut-on tirer de l’initiative « Choose France » lancée par Emmanuel Macron ?
Gabriel Colletis : Le bilan est plutôt positif. Pour la 7ᵉ année d’affilée, la France reste le pays le plus attractif d’Europe en matière d’investissements étrangers. Selon le dernier baromètre du cabinet d’audit financier EY, la France a attiré l’an dernier 852 projets (sur 5.026 recensés dans 47 pays européens, ndlr), ce qui nous place devant le Royaume-Uni et l’Allemagne. La France confirme année après année son premier rang quant à sa capacité à attirer les investisseurs étrangers, même si ce classement est sujet à caution. D’abord, parce qu’un investissement annoncé n’est ni un projet réussi ni de la valeur créée. Et aussi, parce que ce classement ne prend pas en compte la taille des projets, uniquement leur nombre. Et donc, en matière d’emploi, cela peut représenter une dizaine d’emplois comme un millier.
L’extraordinaire attractivité retrouvée de la France pourrait s’expliquer par le fait que nous cédons une partie du patrimoine national à des groupes étrangers
L’extraordinaire attractivité retrouvée de la France pourrait s’expliquer par le fait que nous cédons une partie du patrimoine national à des groupes étrangers
Gabriel Colletis
Malgré les milliards promis, le poids de l’industrie dans le PIB est passé cette année sous la barre des 10% et la balance commerciale de la France est toujours déficitaire. Faut-il y voir un succès en trompe-l’œil ?
On ne connaît pas bien la part entre croissance externe – c’est-à-dire par achat, acquisition ou fusion – et croissance interne – c’est-à-dire quand un groupe industriel annonce qu’il va ouvrir une usine et créer de nouveaux emplois. Si ces groupes étrangers investissent en France pour racheter des actifs qui existent déjà, c’est simplement une redistribution des cartes. Cela n’accroît pas les capacités productives de la France. L’extraordinaire attractivité retrouvée de la France pourrait s’expliquer par le fait que nous cédons une partie du patrimoine national à des groupes étrangers.
En effet, on ne sait pas exactement si ce sont des opérations avec des investissements nouveaux ou des rachats d’entreprises françaises existantes, et donc il y a quand même un sérieux bémol. De plus, les annonces portent sur des projets d’investissements un peu spectaculaires comme l’intelligence artificielle ou les data centers, qui sont opérés par de grands groupes et concentrés sur des régions déjà relativement industrialisées en France, alors que l’attention devrait plutôt se porter sur les autres territoires. Par ailleurs, un data center, c’est beaucoup d’argent et peu d’emplois permanents une fois en service. Et c’est la raison pour laquelle il faut aussi que ces outils très puissants soient mis au service des activités manufacturières.
Si d’un côté, on attire des entreprises étrangères, mais qu’on perd des entreprises françaises de l’autre, notre pays n’en sort pas gagnant au bout du compte
Si d’un côté, on attire des entreprises étrangères, mais qu’on perd des entreprises françaises de l’autre, notre pays n’en sort pas gagnant au bout du compte
Gabriel Colletis
Les années Macron ont-elles vraiment entraîné un début de réindustrialisation de la France ?
Emmanuel Macron a réussi à enrayer le processus de désindustrialisation, même si le redressement est relativement faible au regard de l’effondrement qu’a subi l’industrie française au cours des décennies précédant son arrivée à l’Élysée. Un certain nombre d’instruments de politique industrielle ont été mis en place depuis 2017, l’année de son élection. On peut citer par exemple Territoires d’industrie, qui a été lancé après la crise des Gilets jaunes, ou encore France 2030 (nouvelle fenêtre). On estime que 100.000 à 130.000 emplois industriels directs ont pu être créés entre 2017 et 2024. Mais, depuis cette date, le solde en matière d’emplois industriels est à nouveau négatif. On perd de nouveau des activités industrielles, on ferme des usines… notamment à cause du rouleau compresseur chinois.
Grâce à « Choose France », l’image de la France a « complètement changé en 15 ans », alors qu’avant « sa réputation était catastrophique, celle d’un pays médiéval », se félicitait vendredi dernier le directeur général de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, au micro de franceinfo. Est-ce que vous partagez cet avis ?
Attirer les capitaux étrangers, c’est bien. Mais retenir les entreprises françaises, ce serait mieux. Aujourd’hui, la balance commerciale de la France est déficitaire, avec un solde atrocement négatif. Les entreprises françaises investissent beaucoup plus à l’étranger que les groupes étrangers n’investissent chez nous. Elles investissent parfois pour de bonnes raisons, parce qu’elles veulent accéder à de nouveaux marchés, mais aussi pour des motifs qui sont beaucoup moins louables. À l’instar des groupes automobiles français qui investissent beaucoup à l’étranger et qui ferment leurs unités de production en France, ce qu’on appelle classiquement des délocalisations.
La France a perdu 80% de ses capacités productives en 20 ans dans le secteur automobile. Il y a une vingtaine d’années, on produisait à peu près 5 millions d’automobiles, contre environ un million aujourd’hui. Si d’un côté, on attire des entreprises étrangères à travers des opérations séduction comme Choose, mais qu’on perd des entreprises françaises de l’autre, notre pays n’en sort pas gagnant au bout du compte.




