lundi, juillet 6

À Avignon, la metteuse en scène Rébecca Chaillon bouscule le public avec une utopie sur la peur de la fin du monde et la catastrophe climatique, interprétée pour la plupart par des acteurs gros, un choix de l’autrice pour les rendre « visible » dans une société trop normative.

Dans « La parabole du seum », joué jusqu’à dimanche avant une tournée, le public est interpelé dès son entrée.

Sur la scène, à côté d’un morceau de beurre géant pour décor, est installée une balance. Une comédienne jouant la vendeuse d’un supermarché encourage le spectateur à venir se peser, avec à la clé de cette loterie 10% de son poids offert en produits alimentaires.

Deux actrices interprétant des contrôleuses, t-shirt noir barré des mots « Queer/Fat/Feminist », montent dans les gradins, scrutant les morphologies et assénant, en pointant du doigt : « mince », « mince, « mince ». Puis « blanc », « blanc », en référence à la couleur de peau ultra-majoritaire du public ce soir-là.

Rébecca Chaillon, 40 ans, artiste féministe, noire, est connue pour ses spectacles performances militants. Membre du collectif RER Q, elle aime « explorer les rapports de dominations », « raconter les désirs et les violences qui agissent sur les corps, avec beaucoup d’amour, d’humour, et de nourriture », se décrit-elle.

À l’origine de ce spectacle, qu’elle a mis en scène avec Céline Champinot, il y a « l’impression d’être submergée et de voir que tous les sujets que j’aborde habituellement, l’antiracisme ou les violences envers les personnes victimes de sexisme ou LGBT, étaient toujours à l’œuvre, d’une manière peut-être encore plus forte », confie à l’AFP Rébecca Chaillon, en amont de la représentation.

– Survivre ensemble –

« Je me suis demandée en quoi on avait besoin de croire et comment on allait faire pour survivre à plusieurs ensemble dans cet endroit de catastrophe climatique? », ajoute-t-elle, ressentant une « montée du fascisme dans le monde » et « une sensation qu’on est en train de se faire dévorer par des politiques de plus en plus réactionnaires ».

« La parabole du seum » – « seum » signifiant « colère », « frustration » – se veut « une tentative de survie, qui prend racine à la marge dans des vies qui résistent à la norme », dit Rébecca Chaillon, dont le lieu de vie, la Seine-Saint-Denis, est un terrain d’études.

Inspiré par la science-fiction afro-américaine et par son éducation caribéenne, son spectacle – qui ressemble parfois à une succession de performances -, imagine une communauté qui tente une nouvelle croyance pour résister.

Il est question de confessions pour excès de gras, de concours de perte de poids se terminant par des torses nus enduits de gâteau de jelly (gelée anglaise), et de fabrication en direct d’un morceau de beurre.

Le tout est entrecoupé de moments poétiques sur les constellations, des extraits d’informations sur les effets du réchauffement climatique en Outre-mer ou sur le dernière épisode de canicule ayant touché la France.

L’artiste, à la tête de la compagnie « Dans le ventre » depuis 2006, a pour cette création recruté une troupe de comédiens hétérogène: certains professionnels, d’autres novices ou impliqués dans le militantisme.

Tous ont connu une situation de marginalisation, parce qu’ils sont « queer, gros, ont connu l’exil », décrit-elle. « Je voulais poser sur le plateau un corps qui vit des choses, proche du mien – mon corps est gros -, et voir comment on peut continuer à fabriquer du désir pour des communautés qu’on a du mal à rendre visibles et désirables dans notre société ».

Lors de sa première participation à Avignon, en 2023, elle avait été la cible d’une vague de messages haineux en ligne suite à la représentation de « Carte noire nommée désir », dans lequel elle interrogeait la construction du désir chez les femmes noires dans la société française.

En décembre, six prévenus sur sept ont été condamnés à des peines allant de deux à quatre mois de prison avec sursis pour harcèlement moral en ligne, et racisme pour certains. Deux ont fait appel.

kp/jlo/abl

Share.
Exit mobile version