vendredi, février 27

Comment agir concrètement pour le climat et la biodiversité ? Dimanche 18 janvier, au Théâtre de la Ville, à Paris (4e), 10 expertes et experts invités par le podcast « Chaleur humaine » du Monde ont proposé 10 idées pour contribuer à trouver des solutions pour nous permettre d’avancer, malgré les vents mauvais. Vous pouvez écouter ces idées sous forme de podcasts, en cliquant ici, ou en lire le résumé ci-dessous.

Pour en savoir plus, vous pouvez également vous inscrire gratuitement ici à l’infolettre « Chaleur humaine » afin de recevoir, chaque semaine, les réponses à des questions sur la transition climatique.

Taxer l’aérien avec les pays courageux

Comment faire face à Donald Trump et aux tourmentes géopolitiques, dans un moment où l’action internationale pour le climat recule ? La diplomate Laurence Tubiana, architecte des accords de Paris en 2015 et présidente de la Fondation européenne pour le climat, propose d’adopter une approche différente : rassembler les pays qui ont encore la volonté d’agir et miser sur des actions concrètes. Dix ans après la signature du traité sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, retrouver le souffle d’un accord global semble peu probable, donc autant avancer autrement, explique-t-elle, en prenant en compte la situation financière difficile de nombreux pays.

Son idée est simple : une taxe sur les billets d’avion des plus fortunés, ceux qui voyagent en classe affaires, en première ou en jet privé. « Est-ce que tout le monde contribue vraiment à la lutte contre la pollution ? », s’interroge Mme Tubiana, membre du Haut Conseil pour le climat. Elle rappelle que l’aérien échappe à toute taxation internationale, et que seulement 1 % de la population mondiale serait concernée – qu’une telle mesure toucherait donc surtout les plus aisés et les grandes entreprises.

A Belem, au Brésil, lors de la COP30, neuf pays se sont engagés à mettre en place une taxe sur les classes business et sur les jets privés – c’est le cas par exemple du pays hôte, qui va instaurer une taxe sur les jets privés. Laurence Tubiana propose de mettre au point une charte internationale listant des bonnes pratiques pour les pays participants. La diplomate se souvient aussi qu’une contribution sur les billets d’avion existe déjà et rapporte encore de l’argent aujourd’hui. « Le président Jacques Chirac l’a fait il y a trente ans et cette taxe finance toujours la lutte contre le sida. C’est donc possible, et ça a déjà été fait », rappelle la haut fonctionnaire.

Faire de la route un transport en commun

Diane Strauss, directrice France de l’organisation européenne Transport & Environment, au Théâtre de la Ville (Paris 4ᵉ), le 18 janvier 2026.

En France, le transport pèse pour un tiers de nos émissions de gaz à effet de serre, dont une grande partie dépend de la voiture. En ville, développer des solutions de remplacement au tout-voiture est possible, avec les transports en commun, le vélo ou la marche. Mais dans les zones où la voiture est indispensable, il n’y a pas de solution évidente.

Newsletter

« Chaleur humaine »

Comment faire face au défi climatique ? Chaque semaine, nos meilleurs articles sur le sujet

S’inscrire

Le Monde

« La Météo du Climat »

Explorez notre portail météo et plongez dans nos analyses pour mieux décrypter le climat d’aujourd’hui et de demain.

Découvrir

Pour faire face à ce problème, Diane Strauss, directrice en France de l’organisation européenne Transport & Environment, propose donc d’utiliser les routes existantes pour construire un réseau de transports en commun d’un genre nouveau. D’une part, sur les axes denses, elle recommande la mise en place de cars express, confortables et peu chers, qui passent toutes les quinze minutes en heure de pointe pour assurer les déplacements domicile-travail. Et de doubler ces dessertes par des lignes de covoiturage express permettant d’atteindre un passage toutes les cinq minutes, tout au long de la journée.

D’autre part, sur les routes moins fréquentées, il s’agirait de développer des lignes de covoiturage en offrant une rémunération aux automobilistes pour leur participation à ce réseau d’un genre nouveau. « L’idée, c’est qu’on peut faire de la route un transport en commun », explique Diane Strauss, par ailleurs membre du Haut Conseil pour le climat. « Ces solutions fonctionnent parce qu’elles permettent de se libérer des contraintes de la voiture, qui est un moyen de transport cher. Si on a une offre de transport fiable, peu chère et confortable, les gens peuvent envisager de laisser leur voiture », ajoute-t-elle. Cette proposition s’est construite avec l’Institut mobilités en transition et l’entreprise de covoiturage Ecov. Sa force réside également dans son potentiel de déploiement rapide : une ligne de car express ou de covoiturage peut se déployer rapidement sur les routes, quand la construction d’une ligne de train peut prendre des années.

Lire l’entretien (2025) | Article réservé à nos abonnés Diane Strauss : « L’avenir, c’est moins de voitures en ville et des voitures électriques en zone rurale »

Créer un fonds souverain pour les énergies renouvelables

Ceux qui ont le contrôle de l’énergie détiennent le pouvoir. Voilà la thèse de l’économiste Lucas Chancel dans son ouvrage Energie et inégalités (Seuil), paru en 2025. Le coup de force pétrolier au Venezuela a mis en lumière les analyses du chercheur sur la bataille autour des ressources fossiles. Que peuvent faire la France et l’Europe, qui ont peu de pétrole et de gaz et en consomment beaucoup ? Lucas Chancel propose la mise en place d’un fonds souverain pour l’énergie en Europe, afin d’y développer massivement les énergies renouvelables. Il plaide pour une intervention directe des pouvoirs publics en soutien aux industriels du solaire, de l’éolien, du stockage d’électricité.

« Aujourd’hui, les Européens sous-investissent dans la transition », déplore l’économiste, qui estime le manque à quelque 400 milliards d’euros par an. Il affirme, au contraire, que développer les énergies renouvelables de manière souveraine permet non seulement de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de se libérer de la dépendance vis-à-vis des pays pétroliers. En 2024, le premier fournisseur de pétrole de la France et son deuxième fournisseur de gaz étaient les Etats-Unis. Elle est aussi dépendante de la Russie, du Nigeria, de l’Arabie saoudite ou du Qatar.

Lire l’entretien (2025) | Article réservé à nos abonnés Lucas Chancel, économiste : « Seule la socialisation de l’énergie peut éviter aux Européens une vassalisation »

Professeur à Sciences Po et codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’Ecole d’économie de Paris, Lucas Chancel rappelle que le fonds souverain norvégien, géré de manière transparente, peut servir de modèle à cette initiative. Mais comment financer un tel fonds ? L’économiste, codirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’Ecole d’économie de Paris, souligne que les épargnants européens investissent 300 milliards d’euros par an aux Etats-Unis, alors que cet argent pourrait être mis dans ce fonds. Il plaide également pour taxer les profits pétroliers et les plus hauts patrimoines. « L’existence de ce fonds permettrait de piloter la transition et de redistribuer les profits et les rentes dans une logique de justice sociale », espère M. Chancel.

Sortir des pesticides en cinq ans

Comment sortir de la crise agricole française ? Pour le directeur de recherche au CNRS Vincent Bretagnolle, les raisons de cette situation sont profondes et impliquent de repenser le modèle productiviste appliqué en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’un des moyens d’y mettre fin est d’organiser une sortie des pesticides de synthèse qui posent des problèmes pour la santé humaine et la biodiversité. « Les pesticides largement utilisés par le modèle agricole actuel posent des problèmes de santé humaine, mais aussi en matière de biodiversité, rappelle l’écologue. C’est donc un problème pour l’agriculture elle-même, puisqu’elle repose sur la biodiversité. »

Depuis plus de trente ans, Vincent Bretagnolle mène un projet approfondi d’agroécologie sur la zone atelier Plaine & Val de Sèvre, un espace de 450 kilomètres carrés dans lequel il travaille avec des agriculteurs et des scientifiques. Le chercheur rappelle qu’il est tout à fait possible de diminuer fortement les pesticides pour la plupart des agriculteurs conventionnels. Mais cela implique aussi de réduire fortement les usages d’engrais de synthèse, ce qui aura des conséquences sur les rendements, notamment de blé. « Mais l’essentiel du blé produit par les grosses fermes est destiné à l’alimentation animale », rappelle M. Bretagnolle, qui souligne que les animaux peuvent être nourris autrement – et que la baisse de la consommation de viande est par ailleurs nécessaire pour tenir nos objectifs climatiques.

Pourquoi un plan en cinq ans ? Parce que c’est le temps nécessaire à une exploitation agricole pour réussir une transition – par exemple un basculement vers l’agriculture biologique. Pour y parvenir, il rappelle que l’on dispose de solutions techniques et insiste sur la nécessité pour les pouvoirs publics, les grandes surfaces et les consommateurs de se mobiliser ensemble afin de privilégier les productions bonnes pour la santé et pour l’environnement. Une nouvelle alliance entre ceux qui nourrissent et ceux qui se nourrissent.

Planifier l’adaptation collectivement

Même si les Etats du monde entier faisaient les efforts nécessaires pour décarboner, il faudrait tout de même s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique. C’est ce qu’explique la géographe Magali Reghezza, qui plaide pour un big bang institutionnel afin de préparer la France aux canicules, aux sécheresses et autres événements climatiques à venir.

Les changements nécessaires concernent tous les secteurs économiques, toutes les administrations, tous les pans de la société française, souligne l’ancienne membre du Haut Conseil pour le climat, aujourd’hui à la Cour des comptes, qui défend l’organisation de conférences sur l’adaptation dans tous les domaines. A l’école, à l’hôpital, dans le monde du travail, dans l’industrie, et plus encore, elle souhaite instaurer des négociations sociales entre le patronat, les syndicats et les représentants de la société civile, pour mettre en place une stratégie commune. « Comme en 1936, ou en 1968, il va falloir mettre les gens autour de la table », développe-t-elle, avant de rappeler : « Dans la transition, tout le monde ne va pas être d’accord, et c’est sain ! Sinon il n’y a pas de démocratie. On a besoin d’entendre les gens et les désaccords. Il faut qu’il y ait une confrontation des idées avec le réel. »

Magali Reghezza prend l’exemple de l’éducation nationale : « Au lieu de faire un énième débat sur les rythmes scolaires, il faut se poser la question de fond : comment des enfants vont à l’école quand il fait 50 degrés ? C’est impossible dans les conditions actuelles. » Et d’énumérer la liste des sujets sur lesquels il va falloir trouver des accords : rénover les bâtiments, modifier les horaires de classe et de travail des enseignants, organiser les examens autrement, etc. Autrement dit, pour la géographe, s’adapter au changement climatique relève d’une « bascule civilisationnelle » et implique une planification qui prenne en compte toutes les parties prenantes, pour assurer son succès.

Instaurer une taxe sur la consommation ostentatoire

Se déplacer en jet privé ou en grosse voiture, naviguer en méga-yacht, habiter des maisons qui comptent des dizaines de pièces… Ces manières de vivre et de consommer sont néfastes pour la planète, puisque la production de ces biens exige de grandes quantités d’énergie et de ressources. Même si elles sont réservées à quelques personnes extrêmement fortunées, elles fixent un horizon désirable pour ceux qui aspirent au même mode de vie, pourtant écologiquement insoutenable.

Pour la chercheuse en sciences cognitives Mélusine Boon-Falleur, enseignante au Centre de recherche sur les inégalités sociales de Sciences Po, la réponse à ces modèles ne peut être que collective. En commençant par définir ce que pourrait être la consommation ostentatoire, une consommation « qui ne donne pas lieu à l’augmentation du bien-être », mais a pour fonction de donner une information sur le statut social de la personne qui consomme, une publicité de ses qualités, comme « une queue de paon ». « On est une espèce sociale, mais on peut changer les règles du jeu », veut croire la chercheuse.

Concernant la taille de nos maisons ou de nos voitures, au-delà d’un certain seuil, fixé démocratiquement, ces biens seraient taxés. C’est le principe d’un « prélèvement obligatoire sur la consommation ostentatoire ». Et l’idée n’est pas nouvelle : Mélusine Boon-Falleur rappelle que le nombre de bracelets au poignet des femmes ou de chevaux tirant un char était limité, dans l’Empire romain, par les lois somptuaires visant à économiser les ressources pour les allouer à la guerre dans les temps troublés.

Lire l’entretien (2025) | Article réservé à nos abonnés Mélusine Boon-Falleur : « Sur le climat, il faut alerter sur les dangers mais aussi signaler les solutions »

Réduire plus encore le temps de travail

Passer à une semaine de vingt-huit heures pour tous, sans réduction de revenus, c’est le cheval de bataille de la philosophe Céline Marty. La spécialiste des liens entre travail et climat, ainsi que de la pensée d’André Gorz, à qui elle a consacré son dernier livre, L’Ecologie libertaire d’André Gorz (PUF, 2025), ne voit pas de meilleur levier pour réduire fortement le volume de production de biens et de services qui sont à l’origine de nos émissions de gaz à effet de serre.

Mettre la pédale douce, d’accord, mais comment savoir si des Français libérés de leur charge de travail n’occuperont pas ce temps à aller, plus souvent que rarement, siroter des cocktails aux Baléares, annulant ainsi tous les effets écologiques de cet allégement ? Céline Marty rappelle à ce titre que 20 % des Français n’ont jamais pris l’avion et que « la réduction du temps de travail, c’est avant tout l’amélioration de la qualité de vie pour les classes populaires ». Et analyse : « Le temps libéré, c’est du temps écologique pour prendre soin de soi, de son jardin, des autres. C’est du temps politique, c’est du temps collectif, qui permet de se faire du bien, ensemble, dont on a besoin pour lutter contre les rythmes du capitalisme qui nous impose d’en faire toujours plus. »

Lire la critique (2025) | Article réservé à nos abonnés L’écologie libertaire d’André Gorz, par Céline Marty : deux livres pour renouer avec un philosophe ancré dans le réel

Intégrer le vivant à la prise de décision

Face aux risques que représentent pour notre avenir la crise climatique et celle de la biodiversité, défendre le vivant n’est pas seulement un impératif moral, c’est notre assurance-vie, expliquent les scientifiques. Laurent Tillon, ingénieur forestier à l’Office national des forêts et écrivain, va plus loin : pour préserver des conditions de vie décentes sur la planète, nous devons toujours intégrer la biodiversité dans nos décisions d’aménagement. « Cette idée part d’un constat : on s’est éloigné des vivants dans notre environnement, on les considère comme des ressources, et ça finit par poser des problèmes. On se désensibilise. Or, ce que la science nous dit, c’est que plus il y a de biodiversité, plus on se sent bien, plus notre santé va bien, plus les paysages sont productifs. On a tout intérêt à travailler avec le vivant qui nous entoure », explique l’auteur d’Etre un chêne (Actes Sud, 2021).

Pour changer notre manière de voir et de décider, il propose de s’inspirer d’une tradition iroquoise : quand une décision importante doit être prise, l’un des membres de l’assemblée incarne le loup et s’exprime en son nom – avec pour rôle de confronter les intérêts des humains avec ceux du reste du vivant. « Ce qui ne veut pas dire qu’on arrête de construire ou de prélever du bois ! Mais on peut gérer la forêt sans remettre en cause les équilibres écologiques », assure Laurent Tillon. Si l’on prend en compte les chauves-souris, par exemple, qui se situent en haut de la chaîne alimentaire, on embarque une bonne partie de la biodiversité, ajoute-t-il. Ainsi, intégrer le vivant dans la prise de décision, c’est s’assurer d’avoir pour demain des écosystèmes beaux et en bon état.

Multiplier les aires marines protégées

« Une aire marine protégée, c’est poker d’as, on gagne à tous les coups ! », lance le plongeur et océanographe François Sarano, également fondateur de l’association Longitude 181. A condition d’en respecter strictement les règles. Deux réserves marines protégées existent actuellement, en Méditerranée. Elles ont chacune plus de cinquante ans d’existence et, à Port-Cros (Var) comme à Cerbère-Banyuls (Pyrénées-Orientales), la biodiversité marine qu’elles recèlent est une leçon de protection de la nature. Sans pêche ni extraction minière, il ne faut en effet que quelques années aux êtres vivants marins pour revenir à des niveaux foisonnants, en nombre d’individus comme en nombre d’espèces. L’aboutissement d’une réserve : la réapparition d’individus matures, vieux.

Mais les arguments ne s’arrêtent pas là. « Ce sont nos meilleures alliées : œufs et larves recolonisent les endroits dépeuplés, à l’extérieur », explique François Sarano. Enfin, ces écosystèmes riches sont plus robustes face aux changements profonds liés aux impacts du changement climatique. « Ce sont nos phares : elles représentent le monde de demain », ajoute l’océanographe, qui en appelle à notre sens de l’émerveillement, car ces fonds, d’une grande beauté, sont aussi notre patrimoine commun.

Créer un conseil des générations futures

Le droit des enfants est un angle mort des politiques climatiques : c’est le constat que fait la climatologue Valérie Masson-Delmotte. Les plus jeunes sont pourtant particulièrement vulnérables aux vagues de chaleur ou aux événements climatiques extrêmes. Par ailleurs, ils seront exposés de manière disproportionnée aux effets du changement climatique par rapport aux générations précédentes. Alors pourquoi ne pas prendre les décisions, voter les lois en pensant à la vie d’adulte des enfants d’aujourd’hui ? La climatologue, membre du Haut Conseil pour le climat et ancienne vice-présidente du groupe 1 du GIEC, réclame que, désormais, chaque choix, arbitrage ou loi soit soumis à cet angle de vue : la capacité des adultes de demain à vivre dans un monde réchauffé.

Au-delà de l’obligation morale de tenir compte de l’avenir de notre descendance, la chercheuse, qui a fréquenté les arènes de la diplomatie climatique, voit aussi dans cette manière de faire un avantage face à la brutalité actuelle des rapports de force mondiaux qui nous permettrait de « surmonter le foisonnement d’émotions » et de nous mettre en position d’acteurs. « Se projeter dans l’avenir, c’est libérer nos capacités à agir, ne pas se laisser paralyser par la brutalité », explique Valérie Masson-Delmotte.

Lire l’entretien (2025) | Article réservé à nos abonnés Valérie Masson-Delmotte : « La situation climatique va encore empirer, mais le danger vient aussi d’un déni collectif »

Share.
Exit mobile version